Amis, encore merci pour votre soutien...J'ai rassemblé ici le grand haibun de sa mort...Pour ceux que les choses graves n'effraient point, vous pourrez le lire dans l'ordre...Vos conseils sont les bienvenus pour nous donner à ce texte plus de tenue.

Philippe 

Le chant du doudouk

ma mère mourante
dans la pénombre
les voix sont douces

*

elle ne les verra pas
les prochaines fleurs
que je lui offrirai

*

pivoines -
l'une en bouton, l'autre épanouie -
près d'elles ma mère mourante

*

la petite fille s'endort
les paupières lourdes
de pleurs

*

demi-sommeil -
elle ne parvient à dire
qu'un faible oui

*

premières heures -
quelles sont ces voix
qui l'appellent

*

de souffle en souffle
elle se détache
de nous

*

entre deux sommeils
je voudrais monter
balbutie-t-elle

*

Toussaint -
au chevet de la presque morte
un rouge gorge

*

dans les couleurs du couchant
je cherche
un peu de gaieté

*

la corneille crie
pour m'annoncer quoi
au juste ?

*

personne ne peut le dire
dit le médecin
même pas Dieu !

*

le jour fléchit -
je demande pour elle
une mort douce

*

petite maman -
les premiers froids accompagnent
ses derniers jours

*

fin du jour -
les volubilis se referment
comme ma mère

*

dans son délire
elle m'appelle haïku -
patch de morphine

amis, pardonnez-moi mon impudeur, écrire sur la lente agonie de ma mère, m'aide à accepter l'inéluctable douleur. Sans doute mes poèmes manquent ils de retenue et de sagesse. Si je vous livre ici ma peine,c'est qu'elle fut ou sera un jour la vôtre, et que derrière vos silences, j'entends le souffle de votre amitié. Merci

autour de son lit
nos silences
si vite noyés de larmes

*

plutôt paisible
son combat immobile
contre l'inéluctable

*
sur la nappe rouge et noire
un monticule de sel

*

prés de celle qui meurt
pur est le silence -
pluie interminable

*

quand elle partira
l'infirmier dit
" j'y perdrai des plumes"

*

pluie d'automne-
dans son sang la morphine
et l'amour des siens

*

jour des morts -
aujourd'hui au moins
Ils auront à boire

Un grand ciel bleu chapeaute ce premier jour de Novembre. Le vent égoutte les arbres. Quelques passereaux s'agitent dans la haie vive.A mes côtés la vieille chatte poursuit son somme millénaire. Ma mère n'est pas encore partie. De souffle en souffle elle s'avance vers l'éternelle seconde. Autour d'elle, le temps, gonflé de silence, est serein. La lumière rasante de l'automne fait danser les ombres sur le sol carrelé du petit salon. Je ne suis pas triste, même si les larmes viennent de temps en temps couler sous mes paupières. Le grand calme de ma maman, la présence de la famille, les soins délicats des infirmiers ainsi que le parfum
des huiles essentielles teintent ces jours de douceur. Ma sœur a placé sous le lit de ma mère,un bol d'eau salée, censé éponger le chagrin des visiteurs.Il n'y a maintenant qu'à attendre. Lui prodiguer caresses et mots d'amour demeurent notre seul labeur.

soleil dans la chambre
le chant du doudouk accompagne
son dernier voyage

*

ils voudraient des signes
quand elle se prépare
à ne plus jamais en donner

*

après la nuit interminable
le jour immobile -
un âne braie

*

au pied de l'escalier
mes chaussures
accablées

*

quand l'attente est telle que la fatigue
abolit toute raison...

feuilleté
sans pouvoir le lire
le journal

*

j'entends comme une réponse
à sa voix suppliante

*

Pourquoi inviter le diable
au chevet du moribond

*

au chevet de celle qui part
la dispute de ses enfants

*

le soleil
pas assez puissant
pour chasser les malentendus

*

prés de celle qui part
Il se dit encore
trop de choses

*

J'épuise ici mes dernières cartouches. C'est toujours trop long l'agonie.
Mes sœurs trouvent encore les gestes et les mots doux, tandis que je m'enferme dans le silence.Egrenant le petit chapelet de touches de mon clavier je ne sais dire qu'une prière: prends la vite Seigneur, ton ange tarde à venir !

Je remercie pourtant le ciel de nous avoir donné ces deux grâces: pas de maison de retraite pour nos deux parents et une mort à domicile.C'est du lourd, ça, c'est du plein de vie et ça vaccine contre les remords. Dans une poignée d'heures, l'envol sera grand. Nos délivrances aussi. Cette semaine est une mine d'or. Mère, nous voilà déjà riches de ton prochain départ

si ses mots s'en vont
elle m'offre son plus beau sourire -
automne funeste

J'espère de tout coeur que ce haiku sera le dernier de ce long supplice. Épreuve de celle qui se détache, douleur de ceux qui, armés d'impuissance et d'amour,font front contre l'innommable. J'aurai beaucoup écrit sur cet épisode funèbre. Ma patience était à ce prix. J'émets le vœu qu'il n'y ait pas d'autre matin pour ma mère que celui de sa délivrance.

cette nuit la lune
moins belle à regarder -
ma mère mourante

*

ni jour, ni nuit
ne sachant plus quoi faire
pour ma mère

L'heure est venue. Non pas la sienne, celle seulement de rentrer chez soi. Ne connaissant ni le jour, ni l'heure, je retourne à ce quotidien tissé d'inquiétudes et d'affairements. Je dirais adieu à ma mère qui n'est plus qu'un souffle et un corps meurtris.Je ne suis pas fort en prières et en patiences. La savoir là
comme en travail dans l'invisible, creuse en moi un abîme de questionnement.Je voudrais pour elle toute la mansuétude de Dieu. QU'il la tire immédiatement de son insupportable agonie.
Mais bon, que puis-je commander moi le ver de terre au maître du monde ?
Voilà pourquoi, je me retire de ce vain combat. Des vivants m'attendent , un peu plus fragiles 

que moi, un peu moins fragiles qu'elle. Je confie ses derniers instants à mes sœurs.Quand je reviendrai, ma mère aura fait le pas
. J'espère ne pas aller à son enterrement vêtu de regrets.

la bière que je bois
n'est pas celle où elle entrera
habillée de larmes

*

sur son corps rompu
la chemise de nuit
du zodiaque

*

sur son visage
une dernière fois
le soleil

*

hulotte, hulotte
Viens tu chercher
L'âme de ma mère

J'écrivais hier soir ce haïku. Et c'est le cri d'une corneille qui ce matin nous a annoncé son départ. Eh oui, maman est partie. En douceur semble-t-il après une tranquille agonie de dix jours. Une agonie dont impudiquement je vous ai fait les témoins. Pas une fois vous vous êtes insurgés contre cette percée de la chose intime dans l'espace privé du haïku.
Je vous en remercie vivement. Ma mère était un peu ainsi. Ses douleurs, elle ne les gardait jamais pour elle.Le jour des funérailles de son époux (rendez-vous compte, 65 ans de mariage) elle s'excusait presque de son chagrin et remerciait chacun jusqu'aux fossoyeurs comme s'ils faisaient partis de la famille. Sans doute savait-t-elle que toute rencontre était une bénédiction. À présent, il nous faudra faire sans ailes.
Une fois de plus, je salue ici votre merveilleuse empathie ( un mot que d'habitude je n'aime pas) . J'aurais tant aimé vous la faire connaître,même amoindrie, quand ses yeux bleus faisaient la part belle à toute présence. D'elle on pouvait légitimement penser qu'elle n'avait pas d'ennemis

Sachez seulement qu'une généreuse lumière d'automne lèche la baie vitrée derrière laquelle son petit corps immobile se refroidit. Tout à l'heure les pompes funèbres la feront belle. Après demain sonnera l'heure des adieux.

le bruit des larmes -
Près d'elle un bouquet
de fleurs blanches

chatte et chants
apaisent ma nuit -
revoir son sourire !

*

ce jour de ma mère
sur son lit de mort
je ne l'imaginais pas

*

Toi ma source
cette nuit en rêve
j'irai te rejoindre

*

costume et gants blancs -
le visage du croque-mort
plutôt sympathique

*

après son décès
soudain très bruyantes
les feuilles mortes

*

maintenant~
lavée
de larmes

elle chemine encore et encore
au plus profond de nous
Christian Cosberg

première veille -
sur son toit, la lune
esquisse un sourire

*

touchant le front froid
l'adolescent s'écrie:
" oh, mon Dieu "

*

un papillon passe
devant la baie vitrée -
l'esprit de ma mère ?

*

larmes dans nos yeux -
les mésanges célèbrent
sa lumière

*

autour du défunt
les femmes rassemblées
reprisent sa vie

*

dernière veillée -
devenue trop grave
ma voix se perd

*

ma mère
comme jamais je ne l'ai vue-
lointaine

*

chambre froide -
soufflant les deux chandelles
j'ai peur de ma mère

*

funérailles proches -
je marche dans la merde
avec le pied droit

*

J'ose dire
parlant de ma mère
une belle mort

*

ma mère partie
quelques jours avant
mon anniversaire

*

déjà
on la dépouille
de ses bijoux

*

mère, pardonne moi !
plus de vin bu
que de larmes versées

*

un chat est mort
le même jour que ma mère
ma fille en larmes

*

Jour des funérailles -
tout le monde dit
qu'elle sourit

*

sur son cœur
une icône, un lotus de papier
et des roses

*
mise en bière -
la défunte aspergée
d'eau de Lourdes

*

Pas à pas
derrière le corbillard -
sourire du prêtre

*

sous l'aube blanche
sandales de randonnée

funérailles -
aux bras de leur mère
les deux fils fâchés

*

balcon du canigou -
sa route préférée
en corbillard

Tout arrive ! couchée sous mon père, ma mère ne répondra plus jamais au téléphone. L'enterrement a eu lieu. de belles funérailles comme je m'en souhaite. Une église de toute beauté au pied du canigou, un office de trois quart d'heure, une grisaille percée d'éclaircies, un glas assommant et des gens se serrant les coudes.

dans le village
l'ami cherche en vain
le cimetière

l'émotion m'emporte -
le croque mort en bleu
de travail

un nom et deux dates
avec une image
plus que ça ma mère ?

d'en haut
elle leur chuchote:
ne pleurez plus, je suis bien

jamais dans l'oubli
le bleu de ses yeux -
sa voix toujours au répondeur

avec ma mère
parti
le dernier fil d'insouciance

piano bar -
rester ici, avec l'ami
jusqu'à la fin du monde

Philippe quinta Toussaint 2012