« Dis-moi, t'aurais pas mal à la gorge ? »

Mabesoone_LM_18-12-11.jpgAujourd’hui, je me suis rendu à l’atelier d’écriture de haïku (kukai) que je dirige une fois par mois à Nagano. À peine arrivé sur place, mon ami Tami - la cinquantaine souriante - secrétaire de l’association de notre cercle poétique, m’interpelle :

« Dis-moi, t’aurais pas mal à la gorge, depuis dimanche dernier ? Tu ne tousses pas, depuis qu’on est allé à l’atelier d’écriture de Nagareyama ? »

Ceci m’a étonné de lui, vu son caractère très endurant : il ne se plaint jamais.

Samedi dernier, c’était la réunion annuelle de tous mes « élèves de composition de haïku », organisée depuis 6 ans à la mi-décembre dans la ville de Nagareyama au Mémorial Issa qui se trouve au nord de Tokyo dans la région de Chiba.

Mais cette année, chacun sait que les villes de Nagareyama, Kashiwa et Matsuto situées dans la région sud de Chiba ont été extrêmement touchées par le panache radioactif de mars. On appelle ça des « points chauds » (hotspot). En conséquence, seulement trois de mes élèves de Nagano ont bien voulu se déplacer par peur des radiations.

La réunion poétique a eu lieu sur la terrasse, face au superbe jardin de pierre (Karesansui), de 13h00 à 18h00. J’ai discrètement posé mon compteur Geiger sur les graviers à coté de moi : 1,6 microsievert/heure (uSv/h) !

En sortant, j’ai rapidement posé le compteur en face de l’entrée, où l’on remet ses chaussures : 2,6 microsieverts/heure. Sachez que mon compteur Soeks est réglé pour sonner l’alarme et se mettre au rouge dès les 1,2 uSV/h. À chaque fois, j’ai obtenu ces mesures de façon très stable et continue sur plusieurs minutes.

Comme je l’ai écrit dans un de mes articles précédents, j’ai ressenti un léger mal de gorge (sentiment de gorge serrée) dès le début de la réunion et ceci s’est arrêté peu de temps après que je sois rentré chez moi, à Nagano.

Mon copain Tami, lui, a dormi deux heures d’affilée, tout le trajet du retour, écroulé sur son siège de TGV Shinkansen. Ceci ne lui ressemble pas. Le plus « amusant », c’est qu’il ne cessait de me dire, avant ce voyage à Nagareyama :

« Ils sont bizarres, cette année, les copains de Nagano, de ne pas vouloir aller à Nagareyama, à cause des radiations. On va pas y habiter ! Y a pas de problème ! Ah, les froussards ! »

Cet après-midi, il a bien changé de ton :

« Ca fait une semaine que je tousse. C’est comme quand j’avais ma pneumonie, il y a deux ans ».

C’est vrai, pendant les quatre heures de notre atelier d’aujourd’hui, il ne cessait de tousser. Il a même été obligé de sortir à deux reprises pour reprendre le contrôle de sa toux dans le couloir…

Il y a juste deux ans, Tami est passé tout près de la mort à cause d’une pneumonie fulgurante et, après deux longues opérations, on lui a retiré plus de la moitié de ses poumons. Comme il fumait beaucoup, il s’est arrêté immédiatement et il fait très attention à sa santé depuis mais ne se méfie pas vraiment des radiations. Pourvu que sa pneumonie n’ait pas repris…

À propos, hier, on a appris qu’une epidemie de Norovirus [1] (gastroenterite severe) s’est répandue parmi les travailleurs de la centrale de Fukushima Daiichi, puis a Fukushima Daiini.

À mon avis, tout ceci n’est pas de bonne augure et pourtant, dit-on, je suis optimiste de nature. Il se pourrait bien que les conséquences des radionucléides artificiels ne se limitent pas aux problèmes graves cardiaques et cancérologiques survenant après quelques années. Ne serait-ce pas que la partie visible de l’iceberg ?

En Biélorussie, 25 ans après Tchernobyl, 98% des enfants sont malades ou maladifs, en tout pas dans état de santé normal. Ceci veut peut-être dire que les radiations causent aussi tout un ensemble de petites pathologies, en fonction des faiblesses immunitaires de chacun ? Je me demande ce qui est le pire : une faible augmentation des gros troubles cardiaques, des cancers et des leucémies, ou bien une augmentation presque généralisée de maladies récurrentes causées par la baisse des défenses immunitaires ?

Une chose est sûre : je ne remettrai plus les pieds sur les graviers de cet étrange jardin de Nagareyama à considérer désormais comme « micro point chaud » (microspot ?) à l’intérieur d’un plus gros (hotspot).

Désolé à vous, tous mes amis de cette charmante banlieue de Tokyo…

Laurent Mabesoone