Bonjour

Je me suis souvent demandé, sans doute pas assez souvent, si tel ou tel (de mes) haiku méritait d'être publié...

Je suis allé chercher des réponses ici et là, tout en transformant un peu la question: qu'est ce qui fait que ce haiku

doit être publié, à quels critères (hors le génie) doit il obéir ?

J'ai essayé ci-dessous, d'y répondre...N'hésitez pas à rebondir sur ce texte, voire à le critiquer, tant dans sa forme que dans le fond...

Merci

Phil

Comment répondre à la question, ce haiku vaut-il la peine d’être publié ?

 

Ce poème est-il indispensable ou au moins nécessaire se demande le haijin ? De sa réponse dépendra peut-être la qualité et l’abondance de ses œuvres. Mais comment, sans être éditeur, établir des catégories d’une éventuelle publication (peu importe sur quel support).

 

Daniel Py, traducteur de Georges Swede, nous invite à jauger nos haikus à l’aune de cinq règles indispensables, que je résume (voir à ce propos haicourtoujours.fr ) :

Brièveté, étonnement, aspect de la nature, concret, au présent. Ces règles ont pour mérite de définir un sine qua non, sorte d’espace de garantie de la nature d’un haiku.

 

Serge Tomé, dans tempslibres.org, énumère et développe un grand nombre de catégories de l’écriture d’un haiku. Je ne les publierai pas ici à cause de la longueur de l’énoncé. Elles ont le grand intérêt d’intégrer les audaces d’écriture qui à mon sens (à condition de ne pas s’imposer comme modèles) ne dénaturent pas le haiku.

 

Ajoutons à cet inventaire les conseils d’écriture publiés bi-mensuellement sur haiku.fr , conseils suggérés par le même Serge Tomé, fondateur de la susdite liste de discussion.

 

- Structure en deux segments logiques, généralement organisés en trois lignes

-  Présence d'une référence à un environnement universellement partagé

-  Le haïku exprime l'instant vécu

-  Le haïku parle de choses simples, avec des mots simples, dans un style
simple

 

Idéalement

-  Ces trois "lignes" sont selon le rythme court/long/court

- Rechercher la vue originale, le regard neuf sur une chose commune

- Écrire pour être lu en une seule respiration

- Utiliser le rythme présent dans les mots (longueurs et sons)

- Réaliser une relation de comparaison, d'opposition de renforcement entre
deux images

- Il ne contient pas de métaphore

-  Il est centré sur ce qui se passe, pas sur l'auteur. Ne pas faire de soi
le sujet principal (ou alors adopter une vue externe sans se citer
explicitement)

-  Il ne contient pas de description émotionnelle tel que "triste", "heureux",
"solitude"

- (les émotions doivent être "suggérées" par des mots objectifs).

-  L'évocation de choses que les gens peuvent voir, entendre, sentir, toucher,
goûter

-  (le haïku est une photographie qui utilise nos "cinq sens")

-  Un bon haïku doit répondre à la question :

-  est-ce que ce moment vaut la peine d'être partagé ?

 À éviter

-  les images abstraites (à utiliser occasionnellement seulement)

- parler de soi, en faire le sujet explicite essentiel du haïku

-  le style télégraphique

- le haïku qui n'apporte rien

-  le mot rare ou recherché

-  la "liste de commission" (une simple énonciation de choses sans relation
entre elles)

-  les procédés poétiques occidentaux

 Sont généralement non reconnus et donc à exclure

- la comparaison explicite : comme...

- les sentiments personnels explicites

-  "le message" dans sa forme explicite

-  expliquer tout au lecteur, dire ce qu'il doit penser, comprendre

- (lui expliquer la fin, le comment)

-  le style obscur

-  l'humour cynique, le mépris de la vie

- le proverbe, la formule

-  écrire ce que l'on a pas vu, inventer

- l'aspect moralisateur ou le "jugement"

 

 

On pourrait poursuivre par les procédés de sélection utilisés par certains sélectionneurs d’un jury…je pense à ces échelles de notations proches de ce qu’utilisent les enseignants de français ou de philosophie. 

Mais ici l’on marche déjà sur un fil… ce que l’un désigne pour bon, s’il ne se réfère pas à des règles précises, dépend de l’idée qu’il se fait du haiku réussi D’où la nécessité de s’entendre , comme le propose Swede - sur des règles rédhibitoires. Le reste est affaire de grâce ou de talent.

 

Une fois passé cet obstacle, le haijin doit porter son questionnement sur , non plus les critères de réussite de son haiku, et donc sur l’aptitude à être publiable mais sur l’utilité de sa publication. Nietsche disait : «  que m’importe un livre qui ne me porte pas au-delà des autres livres ». Peut-on dire en tant que lecteur : que m’importe un haiku qui ne me porte pas au-delà des autres haikus… ? un travail encore plus sélectif et ambitieux serait de le penser en tant qu’auteur.L’œuvre d’une vie serait conséquemment pauvre en épaisseur et riche d’une petite poignée de poèmes. En revanche, l’au-delà de Nietsche, pourrait être remplacé par ailleurs et aussitôt on élargirait la palette :

Que m’importe un haiku qui ne me porte pas ailleurs que tous les autres haikus. Cet ailleurs intègrerait le style, la recherche (en tant qu’audace d’écriture), la spiritualité et la personnalité de l’auteur.

 

Dans haiku etc…Philippe Forest s’interroge sur l’œuvre foisonnante de Shiki. Je cite : «  Il est l’auteur de plusieurs milliers de poèmes – haikus et tankas-. De son propre aveu, il n’y en a que deux ou trois cents qui méritent qu’on les retienne. Mais lesquels ? Dans cet art éminemment social qu’est depuis ses origines la poésie japonaise et où l’on écrit des vers afin de pouvoir les échanger, les commenter, évaluer (c’est moi qui souligne) une œuvre paraît

parfois aussi important que de l’avoir composée. Un tel exercice ne pardonne pas au profane.Parmi tous les poèmes de Shiki…il me semble quant à moi impossible de discriminer les bons des mauvais car tous apparaissent comme les traces inappréciables d’une seule et longue expérience qui confère à chaque texte sa valeur absolue. »

 

Basho au contraire prétend que l’on peut s’estimer heureux si l’on a écrit dix bons haikus dans toute sa vie.

 

On voit bien ici, entre quintessence du choix et affiliation des haikus à une sorte de roman mosaique de l’existence, (qui les rendrait presque tous acceptables), les différents degrés de l’évaluation.

 

Le grand photographe H.C.B invitait l’artiste à laisser ses oeuvres vieillir. Le temps est bon juge, laisse-t-il entendre. Le mauvais haiku ne résiste pas à l’épreuve du temps.

 

Il me semble aussi important, pour être bon juge (de soi comme des autres) d’être bien informé des origines du haiku et de son évolution dans l’espace et le temps.

 

En résumé, décider de la publication d’un haiku, devrait, selon moi, se faire suivant les critères suivants :

 

- est-ce que je suis au fait (sans être un spécialiste) de l’histoire du haiku et de son évolution tant au japon que dans le monde entier ?

- est-ce que je connais les règles et l’esprit du genre ? Est-ce que je peux me référer à des règles essentielles, sortes de gardes fou, me permettant d’honorer l’esprit du haiku ?

- est-ce que ces haikus que je prétends écrire gardent leur éclat au fil des semaines et des mois qui passent ?

- est-ce que mes haikus sont des textes autonomes, qui se suffisent, ou sont-ils reliés

à une sorte de récit invisible impliquant des nuances de formes et des variations de

forces ?

- est-ce que mon expression est susceptible, d’une façon ou d’une autre, de faire vivre le genre ou mieux encore de le faire évoluer ?

- est-ce que, pour finir, ( Rilke me souffle ce dernier critère qui est à mon avis essentiel) je pourrais vivre sans écrire des haikus ?

Phil, le 7 novembre